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La Nuit des pères, Gaëlle Josse, Éditions Noir sur Blanc, Notabilia

 

 

La Nuit des pères

Gaëlle Josse

Éditions Noir sur Blanc, Notabilia

192 pages

18/08/2022

16 €

 

Les secrets de famille sont de noires araignées qui tissent autour de nous une toile collante. Plus le temps passe, plus on est ligoté, bâillonné, serré dans une gangue. Incapable de bouger, de parler. D'exister.

Marie-Sabine Roger, Trente-six chandelles

 

D’ici peu, on basculera dans une autre saison, malgré les heures lumineuses du matin, malgré les heures dorées du soir qui s’offriront pour quelques semaines encore. Quelque chose d’encore indécis mais d’inéluctable s’annonce, déjà un peu de rouille sur les feuilles des platanes. Au loin, très loin, comme un roulement d’orage, un simple ronronnement, mais nous le savons annonciateur des excès du ciel.

La maladie de l’oubli est bien là, capricieuse, tapie, sournoise. Patiente et sûre de gagner, un jour ou l’autre.

 

C’est l’été qui se fane. Une fin août. Quelques jours vont s’écrire dans ce qui n’est pas vraiment un journal bien que les pages sont datées. Isabelle est dans le train qui la ramène vers le village et la maison de l’enfance, là où vit toujours, Marc, le père au caractère aussi abrupt que les versants des Alpes alentour, aux colères aussi soudaines que les changements du temps. Son frère, Olivier, l’a appelée. La mémoire paternelle se fane, elle aussi, entrant imperceptiblement dans son automne, en sa nuit inexorable qui vient. La nuit du père.

 

Et maintenant, mon père, mon père terrible, te voilà qui entres dans la brume, à petits pas et sans retour. Tu arrives au temps des sables mouvants, Te voilà à l'orée de l'oubli, de tous les oublis, te voilà au seuil de la pénombre, je suis ta fille absente, ta fille invisible et pourtant je tremble à l'idée qu'un jour tu ne connaitras plus ni mon nom ni mon visage. Aurai-je traversé toute ta vie comme une ombre ?

 

Isabelle, la fille qui [est] part[ie]❞ pour ne pas se retrouver ligotée, bâillonnée, serrée dans une gangue, revient à pas comptés. Il est vrai que l’homme, souvent irascible, parfois violent, aussi froid que la pierre de sa montagne, a jadis jeté des mots comme une malédiction.

 

Tu ne seras jamais aimée de personne. Tu m'as dit ça, un jour, mon père. Tu vas rater ta vie. Tu m'as dit ça, aussi.

 

Les années passées loin de cette famille n’ont pas réussi à flouter la marque de la gifle reçue. Est-ce rater sa vie que d’explorer les profondeurs marines comme un pied-de-nez à ce père guide de haute montagne qui tutoie les sommets ? Les abysses contre les cimes. La fille contre le père. Impatien[t]e des ailleurs, Isabelle s'en est allée, 

 

C'était ça ou mourir étouffée, enterrée vivante sous tes emportements, cernée de montagne, loin du monde que je désirais tant découvrir.

 

a rencontré Vincent, l’a aimé et, à cause de ce qui pourrait passer pour le caprice d’une enfant colérique, l’a perdu. 

 

Pousser la porte de la maison familiale, c’est ouvrir la trappe des souvenirs et des peines de l'enfant qui ne comprenait pas cet homme que le bonheur semblait fuir, celle qu’Isabelle croyait avoir soigneusement bloquée avec la lourde pierre du silence et de la distance. Elle le sait et le redoute à présent qu'Hélène, maman buvard, maman bloc de mousse partie trop tôt, n’est plus là pour apaiser les tensions, émousser les angles vifs et absorber le choc des secousses paternelles.

 

À l'ombre de ta colère, mon père, je suis née, j'ai vécu et j'ai fui. Aujourd'hui, me voici de retour. J'arrive et je suis nue. Seule et les mains vides.

 

Le chemin de retour vers ce père dont les terreurs fendaient la nuit d’un cri qui réveillait en sursaut la petite fille est l’occasion de fouiller la mémoire de cet homme avant qu’elle ne s’efface tout à fait et d’enfin libérer les mots qui, d’avoir été longtemps retenus, ont gangréné la vie de leur famille désertée par la joie et la légèreté.

 

En toi les mots chutent et se fissurent, les visages s’évanouissent, le temps se décolore, tu sais ta déroute et tu sais qu’elle est sans retour.

 

Du traumatisme vécu dans les années 1960 alors qu’il n’était encore qu’un jeune étudiant, de l’ombre qui reste à flotter autour de lui depuis lors, je ne dirai rien, vous laissant les découvrir dans les pages sublimes et terribles où sa parole s’élève enfin.

 

Ton père a une épine dans le cœur, Isabelle, ça l'empêche de vivre et ça le rend invivable, c'est tout. Il ne parvient pas à traverser sa propre nuit.

 

Tout le monde savait, tout le monde sauf Isabelle. Même Olivier, mis dans la confidence, s’est toujours tu, Olivier, celui qui est resté auprès du père, Olivier le tronc, les racines, les branches, le fruit... mais [qui] cache de solides échardes sous la peau, il ne faut pas trop les toucher, elles affleurent en transparence. On se prend à espérer que la confession de Marc, vertigineuse et bouleversante, les mène tous à l’apaisement du pardon.

 

Dans La Nuit des pères, on retrouve quelques-uns des thèmes et paysages intérieurs que l’autrice explore depuis ses débuts en littérature : l'amour et son manque, la mélancolie et la solitude, les violences invisibles, les blessures, les départs avec ou sans retour, le vertige du temps entre le passé et le présent, qu’éclaire un timide clair-obscur. 

 

Entrer dans une vie, c'est brasser des ténèbres, déranger des ombres, convoquer des fantômes.

 

M’est revenue cette phrase notée à la lecture d'un de ses précédents romans, Une Femme à contre-jour. Elle dit assez bien ce qui est à l'œuvre dans celui-ci. En peu de pages à l’atmosphère tout à la fois lourde et aérienne, Gaëlle Josse écrit l’immense complexité du lien familial qui, quoi qu’on en dise, ne va jamais de soi. La voix introspective dont elle a fait sa marque est ici encore d’une justesse qui nous place au plus près des émotions, ce qui ne laisse de m’éblouir quel que soit le roman. Presque sans dialogues, avec une économie de mots qui disent tant de la fragilité des liens à l’heure de l’inévitable bilan, La Nuit des pères est un roman dont la trame narrative ténue, sur ce sujet universel pour ne pas dire banal, est magnifiée par une écriture d'où la poésie s'écoule aussi cristalline que l’eau des rus de montagne, esquissant tantôt avec force, tantôt avec une émotion retenue, cette traversée de la nuit jusqu’à l’aube, l’une des dernières à vivre, eux trois enfin réunis et, on l’espère, réconciliés avant l'ultime départ.

 

Gaëlle Josse construit patiemment, courts romans après courts romans et depuis Les Heures silencieuses, une œuvre d’une remarquable cohérence. La lire est toujours un plaisir délicat que nous sommes nombreux à attendre avec ferveur. 


꧁ Arrière-plan - Francisco de Goya, Saturne dévorant un de ses fils, 1819-1823 ꧂


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