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Le Scénar, Philippe Pratx, Éditions de l'Harmattan

 

 

 

Le Scénar

Philippe Pratx

Éditions de l'Harmattan

200 pages

09/09/2020

20,5 €

 

« Mais franchement, celui qui a écrit ça...

— Ou celle...

— Ou celle, d'accord... Non mais quel bin's ! »

Ou quand les personnages m'ôtent les mots de la bouche !

 

Alors voilà, ça commence plutôt paisiblement, sur le banc d’un parc « Vert. Métal et lattes de bois, vous voyez le genre » avec trois amis, Théo, Léo et Lola. Dans la salle informatique 230 de leur fac, les jumeaux Théo et Léo ont trouvé une clef USB qui contient un scenar anonyme : Velorex. Ils ont contacté Lola, une amie jeune réalisatrice, pour le lui donner à lire et recueillir son avis.

 

Me voilà donc embarquée à leur côté dans la lecture de ce scenar (sans accent, s'il vous plaît !) : un road-movie en Velorex, curieux véhicule à mi-chemin entre la voiture et le vélo, construit dans les années 1950 dans ce qui était encore la Tchécoslovaquie. Je fais la connaissance des personnages principaux, Alena, jeune professeure tchèque et Olivier venu d'Occitanie, et pars avec eux sillonner les routes, de Prague à Ljubljana, à Venise et j’en passe, ayant assez vite relégué en queue de convoi la vingtaine d’autres participants à ce week-end assez particulier.

 

À l’évidence, l’auteur s’amuse. Avec ses personnages, avec ceux du scenar, avec un art consommé de la mise en abyme.

 

« Ils essaient tous les trois [Lola, Léo, Théo]– et je pourrais même ajouter le chat [Emo] – de construire quelque chose avec moi. Pour moi. Quelque chose qui ressemble à une histoire. Mais avec moi, ils n’ont pas de bol. Ils sont pas tombés sur l’auteur le plus coopératif. Alors bon, d’accord, je vais leur laisser quand même un peu la parole, mais va pas falloir qu’ils abusent. »

 

C'est sûr que pour ce qui est de laisser la parole... ! J'y reviendrai.

 

L'auteur s’amuse aussi avec ses lecteurs, qu’il interpelle dès le début en les invitant peu à peu à s’interroger : qu’est-ce qu’être lecteur ? spectateur ? lecteur et spectateur ?

 

« Ils vont pas tout de même nous refaire le coup du film dans le film ! »

 

Écrire que le roman de Philippe Pratx est truffé de références cinématographiques est très en-dessous de la vérité. Je suis certaine d’en avoir manqué une bonne moitié (je me vante, j’ai dû en rater bien plus !) Je vous rassure, nul besoin d'être aussi érudit que lui pour prendre plaisir à la lecture. C’est amusant et ça tombe plutôt bien puisque l’auteur a pris soin de m'avertir que « Ce livre n’est pas très sérieux. Je m’y propose surtout de m’amuser. » Alors, amusons-nous ! Ça ne se refuse pas !

 

Je ne vous mentirai pas, Le Scénar est un roman qui se mérite, de ceux dont on émerge sans trop savoir ce que l'on a lu. Est-ce vraiment embêtant ? Non, car si ce livre commence comme un roman somme toute banal - des étudiants ont trouvé un scénario anonyme sur une clef USB - oui ? et alors ? -, il ouvre sur d'autres lignes de fuite plus complexes. 

Le Scénar est un roman efficace dans sa forme qui rappelle les matriochkas. L’auteur omnipotent, omniscient 

 

« Eh bien savez-vous ce que j’ai envie d’en faire, de ces braves jeunes gens ? Savez-vous ce que je vais réellement en faire ? »

 

écrit une fiction où Théo, Léo, Lola lisent un scenar qui pour eux est une fiction. Alena, Olivier, leur famille respective, vivent leur vie de personnages du scenar… sans savoir qu’ils sont des personnages du scenar dans Le Scénar. Le lecteur, lui, lit le roman que l’auteur écrit qui est pure fiction qui contient une autre fiction qui...

 

Vous suivez, ou faut-il que je vous laisse plus de temps pour ouvrir les poupées russes ?

 

Le roman de Philippe Pratx est percutant aussi dans son propos qui interroge facétieusement la relation auteur-personnage-lecteur 

 

« Je dis « nous ». C’est un peu bête. Il y a même des chances pour que ce soit très bête. Mais on dit parfois « nous », comme ça, dans les livres. Comme si on était copain copain : l’auteur, les personnages, les lecteurs... »

 

et celle qu’entretiennent la fiction et le réel, souvent avec un clin d'oeil à peine appuyé à son roman à lui

 

« par nature, « réalité » et « fiction » ne sont pas fondamentalement différentes, et, tout bien pesé, on aurait foutument tort de se priver d’une petite toile ou d’un petit roman... » 

 

Tout cela est rondement mené et pourtant, comme Alena et Olivier qui se retrouvent à un moment privés de GPS, j’avoue que moi aussi j’ai eu du mal à m'orienter une fois parvenue aux ¾ du livre. Trop de chemins buissonniers, de bifurcations ont manqué émousser mon intérêt ; trop de voix (off ou pas) se sont enchevêtrées brouillant le propos. D’autant que l’auteur est un incorrigible bavard. N'allez surtout pas le croire quand il vous promet « Je vous passe les détails », parce que, les détails, vous n'y couperez pas ! Confortablement calée dans mon canapé, j’ai eu plus d’une fois envie de lui siffler « chut ! » pour qu’il ne m'embrouille pas plus que je ne l'étais déjà. Parce que c’est facile de perdre le fil, tant le roman, après des débuts sages et mesurés, se dévergonde, s'égaille dans tous les sens, multiplie les apartés et les digressions, devient un grand bazar où la parole bavarde d’un Woody Allen s'acoquine avec l’art de la répartie d’un Michel Audiard

 

« Je ne veux pas finir en vulgaire personnage de film ! Vous imaginez ? Et encore, je ne parle pas d’un film de Rohmer ou de Linklater. Vous imaginez l’enfer ? Rien ne se passe. On parle. On parle encore. Et toujours rien qui se passe. On disperse. On ventile. Deux intellectuels assis, qui éparpillent leur conversation aux quatre coins de la ville, façon puzzle (prière de bien prononcer le -u- à la française), et qui fatalement vont beaucoup moins loin qu’une brute qui marche... »

 

et la mise en scène d’un Dennis Hopper ou d'un Michelangelo Antonioni.

Alors, ce récit remuant, hyperactif même, qui lorgne vers le film d’espionnage ou le thriller

 

« il y a ce zigue avec un chapeau marron, un col d’imperméable remonté jusqu’au haut des oreilles, avec des lunettes de soleil. Il observe attentivement ce qui se passe en contrebas, avec son flegme sournois... Il va finir par nous foutre un peu les jetons, celui-là. »

 (même si le zigue en question m'évoque plus le cocasse Étienne Dorsay qu'un espion patibulaire !)

 

tout en faisant une embardée du côté du cinéma fantastique

 

« Exactement, et donc là, il y a ces fantômes... Mais on les voit, nous aussi, ces fantômes ! Alors est-ce que ce sont vraiment des fantômes ? 

 C’est Alena qui les voit. 

 D’accord, mais nous aussi. Qui nous dit que ce n’est pas réel ? 

  Les fantômes ? 

 Oui... Parce que bon, entre une simple vision et des fantômes qui, réellement, passent en faisant la causette... 

  De toute façon, on est dans la fiction là. Et de la fiction fantastique, en plus. 

—  Justement. Elle nous interroge sur le réel, la fiction. 

 Okay, si tu veux, elle peut toujours nous interroger, mais ça ne change rien. C’est Alena qui voit les fantômes. Olivier ne les voit pas. 

  Évidemment, il sort de la tente trop tard. Les meufs sont parties. »

 

j'ai craint, oui, j'ai craint qu'il ne s'éparpille pour ne mener finalement à rien, ou presque. Et certaines questions restent en suspens : pourquoi cette équipée en Velorex ? Peut-il y avoir une fin s'il n'y a pas de dénouement ?

 

Vous l’aurez compris, j'ai un sentiment bigrement flottant sur ce roman. Je lui reconnais d'être très bien écrit, et donc très plaisant à lire. C’est vif, alerte, on ne s’ennuie pas un instant. Mais ça court à toute vitesse, en tous sens, c’est bavard plus que de raison, si bien que j'ai eu l'impression qu'il lui manquait une structure même si, je le concède, Philippe Pratx a été très clair quant à ses intentions dans son Avertissement :

 

« Défier les capacités du lecteur à se soumettre à des conventions artificielles, à adhérer à l’illusion romanesque, à l’illusion artistique... Je parle donc de conventions artistiques... mais en me souvenant que la vie humaine en est pleine, aussi, de conventions. Et donc d’illusions ? »

 

Ai-je su relever son défi ? Ai-je été une lectrice à la hauteur ?

Si je n’ai eu aucun mal à adhérer à l’illusion romanesque, si j’ai pris un plaisir certain à partir sur les routes en Velorex, à traquer les références cinématographiques tout en ayant dans les oreilles une très bonne bande-son, j’ai eu plus de difficultés avec les bavardages de l’auteur qui bridaient mon imagination, l'empêchant de monter dans les tours et de fonctionner à plein régime. C'est un défi, certes, de donner à lire un roman qui repose pour l'essentiel sur une matière visuelle (autant j'ai adoré aller voir La Rose pourpre du Caire, autant je ne suis pas sûre de pouvoir apprécier la lecture de son scénario), mais j'aurais tout de même préféré que l'auteur ménage des blancs pour que je puisse les remplir car, contrairement à ce qui est écrit, je ne crois pas du tout que « l’imagination, c’est bien ce qu’il y a de plus surfait, de plus oiseux et, finalement, de plus pathétique. » J'aime, comme André Gide, que « mon imagination ne chôme pas. » 

 

Je tiens à remercier chaleureusement Philippe Pratx qui, via le site Babelio, m'a offert de lire son Scénar. Je suis à peu près sûre que sans cela je serais passée à côté de cet agréable moment qui m'a sortie de mes habitudes de lecture.


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