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Le soleil se lève aussi, Ernest Hemingway, Folio

Le soleil se lève aussi

Ernest Hemingway

Folio

288 pages 

11/05/2017

7,50 €

 Maurice-Edgar Coindreau, Traducteur

1re édition française, Gallimard, 1933

The Sun Also Rises, Scribner's, 1921 

Premier roman (États-Unis)

 

« C’est ce que vous êtes… C’est ce que vous êtes tous…

Vous, tous les jeunes qui avez servi pendant la guerre…

Vous êtes une génération perdue. »

Gertrude Stein

 

« Peut-être, avec le temps, finit-on par apprendre quelque chose. Peu m'importait ce que c’était. Tout ce que je voulais, c'était savoir comment vivre. Peut-être, en apprenant comment vivre, pourrait-on finir par comprendre ce qu'il y a en réalité au fond de tout ça. »

 

Je regrette qu’ait été escamotée de l’édition poche la phrase de son amie Gertrude Stein que Hemingway choisit pour épigraphe du Soleil se lève aussi, car tout est là qui éclaire ce 1er roman (1926) : la guerre et son après, une jeunesse en déshérence qui ferraille contre la vacuité absurde de son existence en trouvant refuge dans la fiesta, les parties de pêche, en s’étourdissant dans l’alcool, le bruit, une certaine bougeotte tant dans les déplacements que dans la parole, pour tenter d’oublier, d’échapper à soi-même quand bien même elle est consciente que

 

« Ce n’est pas parce que tu iras d’un endroit dans un autre que tu échapperas à toi-même. Ça ne donne aucun résultat. »

 

À la guerre, ces hommes ont vu la mort de près, certains, comme Jake, en sont revenus diminués et, quels que soient les dérivatifs qu’ils imaginent, quelle que soit la pudeur des mots de Hemingway, il est clair qu’ils ne s’en remettront pas. 

 

« Il n'y a pas de raison, parce qu'il fait noir, pour qu'on voie les choses sous un autre jour que lorsqu’il fait clair. Je vous en fous ! »

 

Les années 1920. De jeunes américains à Paris, quelque peu indolents, toujours pris entre deux ivresses, forment le projet de délaisser les bars de Montmartre pour rallier Pampelune et y assister à la fiesta de juillet.

 

Les pages parisiennes du Livre Premier du Soleil se lève aussi, imbibées des beuveries quotidiennes, et pâteuses des réveils comateux de Jake, Cohn, Bill, Mike et Lady Brett Ashley, seule femme de ce groupe de soiffards, auront peut-être raison de lecteurs qui peineront à y voir autre chose que l’oisiveté superficielle d’Américains trop heureux d’échapper à la prohibition et pour lesquels boire semble être la solution à tout.

 

Il y a pourtant tellement plus à lire, enfoui sous l’économie des mots et l’aridité d’une prose qui congédie toute fioriture. Comme disait le journaliste Hemingway

 

"Prose is architecture, not interior decoration."

 

Et c’est là qu’est la force de son écriture, dans ses phrases courtes, précises, à vif et qui ne rechignent pas à la répétition, dans ses dialogues pauvres, laconiques car saisis dans leur immédiateté et qui feront peut-être s’exclamer quelques lecteurs avec Brett

 

« Cette conversation est d’un rasant » !

 

Pour le lecteur de Hemingway, les défis sont de taille :

 

Le défi de laisser aller son imagination à partir de mots concrets, souvent répétés, de phrases sans musicalité qu’il est facile de trouver assommantes de mots rabâchés :

 

« Le lendemain matin, il pleuvait. Un brouillard venu de la mer couvrait les montagnes. On ne pouvait pas voir le sommet des montagnes. Le plateau était sombre et triste, et la forme des maisons et des arbres avait changé. Je sortis de la ville pour voir le temps. Le mauvais temps venait de la mer par-dessus les montagnes. »

 

ou monotones quand « il y avait » entame chacune d’elles ou presque :

 

« Il y avait des arbres de chaque côté de la route et un cours d’eau, et des champs de blé mûr, et la route continuait, très blanche et toute droite. Elle gravissait une petite butte et, sur la gauche, il y avait une colline avec un vieux château et des bâtiments tout autour et un champ de blé qui montait jusqu’au pied des murailles et ondulait au vent. […] à droite, il y avait une grande rivière qui brillait au soleil, entre les rangées d’arbres, et, au loin, on apercevait le plateau de Pampelune qui se dressait dans la plaine […] Derrière le plateau, il y avait les montagnes et, de quelque côté que vous regardiez, il y avait d’autres montagnes et, devant nous, la route filait sur Pampelune, toute blanche à travers la plaine. »

 

Le défi de fermer les yeux (et les oreilles) sur la traduction française, pourtant œuvre de l’éminent Maurice-Edgar Coindreau, où les passés simples lourdingues sont un affront à la sobriété du preterit anglais et, partant, au style si particulier de l’auteur.

 

« Nous quittâmes les montagnes pour entrer dans une forêt de chênes […]. Ensuite, nous traversâmes une rivière et, après avoir passé par un petit village lugubre, nous recommençâmes à monter. Nous montâmes longtemps et franchîmes un autre col élevé que nous longeâmes […]

Au bout d’un moment, nous sortîmes des montagnes […] Nous arrivâmes à la ville par l’autre côté du plateau […] Nous passâmes devant les arènes, hautes et blanches, […] puis nous gagnâmes la grande place et nous arrêtâmes devant l’hôtel Montoya. »

 

Le défi d’accepter qu’un récit à la 1re personne (Jake Barnes) puisse n’être que factuel et si peu subjectif.

 

Le défi aussi de donner chair à des personnages à peine décrits, dont on sait le moins possible et dont Hemingway disait, tel que cité par Colum McCann dans ses Lettres à un jeune auteur :

 

« Ne crée pas par mégarde des personnages trop parfaits… 

Ce sont des gens, des gens, voilà, des gens. N’en fais pas des symboles. »

 

De simples gens, donc, capables d’avoir des conversations barbantes, mais aussi d’y laisser affleurer, avec retenue, une douleur insondable, comme Jake : 

 

« Brett, est-ce qu’on ne pourrait pas vivre ensemble ?

Est-ce qu’on ne pourrait pas tout simplement vivre ensemble ? »

 

ou comme Brett :

 

« Je ne peux pas m’habituer à cette idée que ma vie s’écoule si vite et qu’en réalité je ne la vis pas. »

 

et son aveu désarmant

 

« — Je me désagrège complètement dès que tu me touches. »

 

Des personnages pudiques jusque dans la désinvolture qu’ils affectent pour taire un mal-être profond, des gens qui s'étourdissent pour ne pas pleurer.

 

Autant de défis que certains lecteurs choisiront de ne pas relever, abandonnant le livre en cours de route.

 

Cela étant, j’accorde que les meilleures pages du roman sont celles du Livre Deuxième, au moment où la petite troupe se retrouve à passer des jours écrasés de chaleur à Pampelune. 

 

Même si je fais mienne la formule d’Émile Zola 

 

« La corrida, ni un art, ni une culture ; mais la torture d’une victime désignée. »

 

il me faut reconnaître que Hemingway est à son affaire dès lors qu’il s’agit de partager sa passion. C’est sûr, il aime l’Espagne, ses paysages rudes et arides, ses villages blancs brûlant au soleil, ses habitants ombrageux et fiers, courageux et affables et… la corrida. L’Espagne, généreuse, laisse entrevoir la possibilité d’une vie rassérénée : 

 

« Nous allions tous au café prendre un vermouth. C’était une vie calme et personne ne se saoulait. […] La matinée était belle. Des nuages blancs flottaient très haut au-dessus des montagnes. Il avait plu légèrement pendant la nuit et, sur le plateau, il faisait bon et frais, et la vue était merveilleuse. […] Rien n’aurait pu vous bouleverser par un temps pareil. »

 

Mais vient le jour où la fiesta est finie. 

 

Les pages du Livre Troisième, peu nombreuses, et cela dit beaucoup, sont celles des jours immobiles où, enfin seul, Jake se retrouve à Saint-Sébastien à profiter de la plage de la Concha avant qu’une dépêche pressante de Brett ne vienne à nouveau tout ébranler.

 

« Voilà. La conclusion, c’était que mon séjour à Saint-Sébastien était foutu. J’imagine que je m’étais attendu à quelque chose de ce genre. »

 

Les temps ont changé, mais en France, pendant longtemps, la littérature américaine est restée dans l’esprit d’une immense majorité de lecteurs associée à des auteurs comme Hemingway ou encore Steinbeck, dont les romans pourvoyaient, à l’époque, au supplément d’âme d’une Europe meurtrie, exsangue, en panne de rêve. Auteur qui remit au goût du jour la formule de Robert Browning "Less is more", un des drames de Papa Hemingway, comme on l'appelait alors, aura finalement été que son style soit copié à l’envi, et pas toujours de la plus belle manière. Quant à moi, je ne peux que vous inciter à (re)lire ce 1er roman, l’un des meilleurs du Prix Nobel de littérature de 1954. Et pour ceux qui lisent l’anglais, n’hésitez pas à le découvrir dans sa version originale, la seule qui vaille.

 

Le  Soleil se lève aussi est le choix de Sébastien Spitzer pour la sélection anniversaire 5 ans des #68premieresfois.


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