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Le temps du récit : quel système verbal pour son roman ?

 

 

 

 

 

Le temps est un phénomène de perspectives.

Jean Cocteau

Les trois temps du roman :

  • le temps de l’écriture, c’est-à-dire l’époque à laquelle l’auteur a écrit le roman,
  • le temps de l’histoire ou l’époque à laquelle les faits se déroulent, et l’ordre dans lequel ils se succèdent,
  • le temps de la narration ou du récit, ce moment où le narrateur raconte les événements, l’ordre - chronologique ou non - dans lequel il les rapporte, le rythme qu’il choisit pour les raconter. 

C'est à ce dernier qu'est dédié ce billet, car pour un auteur, décider quel sera le temps de son récit est un point épineux. Faut-il l’ancrer dans le présent ? le raconter au passé ? sont à juste titre les toutes premières questions qu’il se pose.

Le choix du système verbal est souvent source d’hésitations, car le temps du récit, du texte écrit, ne correspond pas au temps de l’histoire, celui des événements racontés. En d'autres termes, le récit - diegesis - n'est pas un calque fidèle – mimesis - de la réalité. En effet, le roman possède son temps propre, fait d’ellipses, de prolepses, d’analepses, de pauses, etc.

 

Choisir le système verbal doit être mûrement pesé car plusieurs aspects du récit s’en trouveront affectés et tous les temps verbaux utilisés dans le récit découleront du système choisi. C'est le moment où se situe l'action, par rapport à la chronologie de l'histoire, qui aidera à déterminer le temps de verbe à utiliser à l’intérieur du système verbal. 

Le système verbal au passé :

passé simple VS passé composé

 

Le passé simple est souvent utilisé pour des récits dont l’action se situe dans un passé plus ou moins lointain. Est-il nécessaire de dire que ce temps - très littéraire - n’est employé qu’à l’écrit et suppose un registre de langue soutenu ? Écrire le récit au passé simple implique de faire usage de l’imparfait pour toutes les descriptions, ce qui créera une atmosphère, donnera un ton. Dans un récit au passé simple, le recours au plus-que-parfait permet de fournir des explications sur des faits qui nécessitent un nouvel éclairage, ou bien éclaire les faits présents à la lumière du passé. L'alternance du passé simple et de l'imparfait a une fonction contrastive qui oppose deux plans distincts : les formes au passé simple installent au premier plan les événements et les actions qui se succèdent et font progresser le récit, alors que les formes à l'imparfait dessinent la toile de fond de la trame narrative.

 

Le passé composé marque l’aspect accompli de l’action. Les temps des passages descriptifs seront selon le cas, le présent ou l’imparfait. Ce temps de narration sied aux récits qui racontent une action ancrée dans le passé mais néanmoins contemporaine. C’est pourquoi on dit souvent que le passé composé est un accompli du présent. Marcel Pagnol le trouvait « imprécis, médiocre, bête et mou » car, avec le passé composé, l’histoire semble finie avant d’avoir commencé.

 

Il est vrai qu’une narration au passé composé est statique au contraire d’une narration au passé simple, plus dynamique.

Le système verbal au présent

 

Dans un tel système, le présent est non seulement le temps de la narration, mais aussi celui des descriptions. S’il constitue le socle du récit, il peut être associé à une riche palette de temps tels le passé composé, l'imparfait, le plus-que-parfait, les futurs simple et antérieur, les conditionnels présent et passé.

 

Dans un tel système, le présent raconte l’action en cours, au plus près de l’immédiateté du vécu. Le narrateur fait figure de reporter qui vit l’événement en même temps qu’il le raconte. Faut-il y voir une impossibilité logique ?

 

Dans le système verbal au présent, le passé composé est réservé aux actions qui se sont déroulées avant l'action en cours, le conditionnel indique ce qui pourrait ou aurait pu avoir lieu si certaines conditions faisaient partie du contexte auquel l'action en cours est circonscrite et enfin l'imparfait fait référence à un événement qui a eu lieu dans le passé par rapport à l’action en cours.

Définir le moment de la narration 

 

L'auteur doit se demander à quel moment son narrateur se situe par rapport aux événements qu’il raconte.

 

Si le narrateur se place après les péripéties qu’il rapporte, il s’agit d’une narration ultérieure et le récit emploie donc les temps du passé - le passé simple et l’imparfait, en particulier.


Si le narrateur se situe au moment même où les événements se déroulent, il s’agit de narration simultanée,  et le récit est majoritairement écrit au présent car le narrateur raconte les événements qu’il est en train de vivre.


Enfin, si le narrateur se place avant que les événements ne se produisent, il s’agit de narration antérieure. Un tel procédé est toutefois rare et réservé à un bref passage d’un récit. Il peut relever, par exemple, d’une forme d’anticipation, tels un rêve, une prémonition. Le récit s’écrit alors au futur. Mais les exemples réussis sont rarissimes.

Choisir l’ordre de la narration

 

S’il est fréquent que le narrateur raconte les événements dans l’ordre où ils se sont produits, il arrive cependant que l’écrivain décide de bouleverser la chronologie des événements par des ruptures temporelles, on parle alors d’anachronie - en opposition à synchronie.

Rien n’empêche l’auteur de jouer avec le temps des horloges et il ne s’en prive pas !

Ainsi, il peut revenir sur des faits passés, ou bien anticiper de futurs événements, comme il peut tout autant décider de plonger le lecteur au cœur de l’histoire, in media res, ralentir, accélérer, développer un épisode particulier ou, au contraire, passer sous silence des semaines, des mois, voire des années. Tout ce qui vient perturber une chronologie lisse et convenue participe à ébranler les certitudes du lecteur et... à le ferrer !

 

Le retour en arrière : analepse

Le récit rétrospectif opère un retour sur des événements passés, antérieurs à ce que le narrateur est en train de raconter. C’est le cas quand, par exemple, un personnage se remémore certains faits de sa tendre enfance. L’analepse est un pont jeté vers le passé.

La plupart du temps, la principale fonction de ces retours est d’expliquer la situation présente, de légitimer les actions du personnage.

Dans un récit ayant pour temps de référence le passé, ces retours se font généralement au plus-que-parfait et autres temps composés du passé.

 

L’anticipation : prolepse

L’anticipation, qu'elle s'étale dans un long passage ou se borne à une seule phrase, annonce des événements futurs censés ne se produire qu’après ce qui est en train d’être raconté.

Cette fonction d'annonce concourt à établir la cohérence à long terme du récit.

Dans un récit ayant pour temps de référence le passé, les anticipations se font souvent aux conditionnels passé ou présent car ces temps ont une valeur de futur dans le passé (futur antérieur passé et futur antérieur).

L’anticipation fait que le narrateur, qui manifeste ainsi son omniprésence, joue avec le lecteur en relançant son attente et son intérêt et en attisant sa curiosité pour les rouages de l'intrigue.

Donner le rythme de la narration 

 

Nous avons vu que le récit ne peut pleinement coïncider avec la réalité. Le narrateur ne peut jamais tout raconter et va donc avoir recours à des procédés d’accélération ou de ralentissement, s’employer ici à rapporter en détail des événements précis, là à en résumer brièvement d’autres, voire à en taire certains.

Quels sont ces procédés ?

 

  •  La scène dans laquelle le narrateur développe un temps fort de l’histoire. Le temps de la narration correspond peu ou prou au temps de l’histoire. 
  • Le sommaire où le narrateur passe rapidement sur des événements sans grande importance, mais qui aident à la transition entre deux scènes. Le sommaire prend en charge, en les résumant de manière plus ou moins concise, les moments de transition et les informations nécessaires à la compréhension de l'intrigue, préparant ainsi le terrain pour les scènes où se concentre traditionnellement tout l'intérêt dramatique du récit.

La pause et l’ellipse, quant à elles, constituent les deux points extrêmes de la vitesse d’avancement d’un récit et... aucun de ces procédés narratifs ne raconte quelque chose, ce qui n'est pas le moindre des paradoxes !

  • La pause permet au narrateur de figer l’écoulement du temps de l’histoire pour s’attarder à décrire un lieu, un personnage, ou encore à faire un commentaire, à donner son impression. Le lecteur, impatient de connaître la suite, peut être amené à penser que le récit piétine, s’enlise... et à sauter des pages !

  • L’ellipse est un blanc, une absence, littéralement un trou dans le récit où le narrateur passe sous silence certains événements, escamotant du temps inutile.

Tout cela n’est que très théorique bien sûr, et ce n’est pas parce qu’un auteur livre une histoire qui se déroule au début du siècle dernier qu’il ne peut avoir recours au temps présent. Il peut décider de convier le lecteur dans un voyage dans le temps et le placer au cœur de l’action en écrivant son roman au présent. Par contre, s’il veut poser un regard critique sur un événement, une époque, rester dans la distanciation, le système verbal au passé lui permettra de conserver le recul nécessaire.

 

Pour finir, un petit mot sur les dialogues, pour lesquels le système verbal choisi importe peu puisqu’ils seront écrits en suivant les paramètres du système verbal du présent, car les personnages s’expriment ainsi que nous le faisons nous-mêmes en fonction de ce qui constitue leur présent à eux, à savoir celui de l’action qu’ils sont en train de vivre.


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