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Sourcier ? cibliste ? Qui est le traducteur ?

 

 

À quoi, à qui, une traduction doit-elle être fidèle ? à la langue-source ou à l’esprit de ce qu’il faudra rendre dans la langue-cible ? Il y a là une antinomie entre deux modes de fidélités possibles. Toute traduction existe dans la tension entre ces deux exigences, nécessaires et contradictoires qui la définissent.

Jean-René Ladmiral

 

Le 18 juin 1983, au colloque de Londres auquel il est convié, Jean-René Ladmiral, éminent traductologue, oppose pour la première fois les concepts de sourcier d’une part et de cibliste d’autre part. Depuis lors le débat reste ouvert entre les tenants du mot à mot ou littéralisme et ceux attachés à la réception du texte par le lecteur.

 

Un sourcier ?

Le sourcier est ce traducteur qui a à cœur de maintenir dans sa traduction l’empreinte de la langue-source, qui tâche de préserver, au sein de sa propre langue, les spécificités de la langue étrangère.

 

Un cibliste ?

A contrario, le cibliste est celui qui se préoccupe avant tout d’une certaine forme de lisibilité de sa traduction et dont le but est de produire un texte en bon français. Dans l’idéal, sa traduction donne l’illusion d’un texte directement écrit dans la langue cible.

 

Pour faire court : au sourcier, le signifiant, au cibliste, le signifié.

Des écueils ?

La traduction du sourcier est variée, colorée, confine à l’insolite parfois ; tandis que celle du cibliste est écrite dans une langue pure, lisse, mais où l’ennui guette.

Le premier, en traduisant le signifiant, est condamné à répéter le texte original, là où le second, en se concentrant sur l’effet esthétique et littéraire, restitue la langue en faisant le deuil du texte original tant il est vrai qu’un certain nombre de choses ne peuvent pas passer dans la traduction.

Qui a raison ? et faut-il trancher ?

Bien sûr, il y a mille façons de traduire un texte, autant que de traducteurs en fait et, comme souvent, la vérité se trouve dans l’entre-deux, ce que Jean-René Ladmiral, cibliste convaincu au demeurant, appelle le théorème  du  juste  milieu : « il  convient  de  traduire  aussi  près qu’on peut et aussi loin qu’il le faut. »

 

La traduction est en principe une appropriation créative de l’original ancrée dans la réalité de la langue et de la culture cibles.

Et mon expérience ?

J’avoue ne m’être jamais posé la question. J'imagine que d’instinct je navigue entre ces deux approches. Un peu "sourciste" donc !

 

Cependant, je tiens qu’un traducteur littéraire est avant tout un spécialiste de la langue vers laquelle il traduit. Peu importe la langue source, c'est la langue cible qui compte, celle qu'il lui faut maîtriser. Je ne parle pas un traître mot de suédois, mais si l'on m'accorde le temps qu'il faut je mènerai à bien une traduction littéraire de cette langue vers le français. Alors que l’inverse ne sera jamais vrai. Ainsi, j’ai beau avoir une maîtrise relativement correcte de l’allemand, je ne pourrai jamais traduire du français vers la langue de Goethe.

 

Il n'y a meilleure préparation à l'exercice du métier de traducteur que l'étude de sa langue maternelle.

 

Dans le même temps, je défends bec et ongles la langue de l’auteur que je traduis, et je me rends compte, l’expérience aidant, qu’il faut être cibliste pour sauvegarder cette fidélité. De fait, la seule règle que je m'impose est celle de la lisibilité : la version traduite se doit d'être fluide, écrite dans un français le plus naturel possible. Je suppose donc que, là encore, les théoriciens y verront une approche cibliste.

Pour ceux qui souhaitent aller plus loin, je conseille la lecture de deux ouvrages sérieux :

Ladmiral, Jean-René, Sourcier ou cibliste, Les Belles lettres, 2014.

Ortega y Gasset, José, Misère et splendeur de la traduction, Les Belles lettres, 2013.

 

Aux curieux qui veulent passer un bon moment, je conseille ce roman facétieux :

Matthieussent, Brice, La vengeance du traducteur, Éditions P.O.L., 2009.


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