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Le parcours du manuscrit chez l'éditeur

꧁ Ralph Fleck, 2011 ꧂
꧁ Ralph Fleck, 2011 ꧂

Vous êtes nombreux à vous demander ce que devient votre manuscrit une fois la porte de la maison d’édition franchie. Et c’est bien normal ! Vous avez vécu avec lui des mois, voire des années. Votre relation n’a pas toujours été au beau fixe. Vous l’avez tour à tour adoré, détesté. Vous avez même tenté de jouer l’indifférent, de l’ignorer, vous l’avez mis au purgatoire au fond d’un tiroir obscur, mais vous êtes toujours revenu vers lui et il vous faut maintenant lui laisser vivre sa vie loin de vous.

Dans son Carnet du soleil, Christian Bobin a écrit que « la contemplation des chiffres épuise l'âme. » Loin de moi l'idée de vous anéantir dès les premières lignes, mais permettez quand même que je vous en donne à voir quelques-uns.

 

Chaque jour, les éditeurs reçoivent un nombre considérable de manuscrits.

Considérable ?

Oui !

 

Pour vous donner une idée, la maison Gallimard reçoit près de 6 000 manuscrits par an. Dans le même temps, 5 000 arrivent au Seuil. Chez Robert Laffont ou encore Fayard, c'est plutôt 4 000. Grasset ainsi que POL disent en recevoir un peu plus de 3 000.

 

Chaque maison d’édition a sa manière de fonctionner bien sûr, mais la routine est sensiblement la même. À ceux qui se demandent si tous manuscrits sont lus, je répondrai que oui, même si trois ou quatre pages suffisent à se faire une opinion. Donc la réponse la plus honnête que je puisse donner est oui et non, car s’il est vrai qu’ils sont tous lus, il est tout aussi vrai que peu le sont de la première à la dernière page. Pourtant soyez convaincu que le manuscrit, c’est sacré. Publier c’est ce qui fait vivre les maisons d’édition. Aucune ne veut passer à côté du prochain page turner, du futur prix Goncourt.

 

Et pourtant, seul un livre sur 6 000 est publié chaque année.

 

Votre manuscrit est réceptionné par une secrétaire qui effectue une pré-sélection. Il est enregistré (titre, nom, prénom, adresse, date de réception) et lu en diagonale.

Vient ensuite le lecteur stagiaire choisi sur la base de ses compétences littéraires, son intérêt pour le monde de l’édition, mais aussi parfois parce qu’il est « le fils de » ou « l'ami de ». Il est chargé de rédiger des fiches de lecture qui prennent souvent la forme de QCM où une note est attribuée à l’action du personnage, la trame de l’histoire, etc. Il est aussi des lecteurs extérieurs qui remettent leur fiche de lecture à la maison d’édition moyennant 30 à 90 €.

 

Le célèbre comité de lecture qui se réunit régulièrement est constitué, lorsqu’il existe, de cinq à quinze membres recrutés par cooptation. Ces anciens éditeurs, ces critiques, ces auteurs déjà publiés lisent, annotent, jugent le livre et remplissent une fiche.

Chez Gallimard, cette institution se réunit mensuellement sous la présidence d’Antoine Gallimard. Grasset préfère une réunion hebdomadaire.

Il reste quelques maisons à travailler autrement. Ainsi, l'unique lecteur des éditions POL s'appellait Paul Otchakovsky-Laurens qui, jusqu'à son décès, ne laissait à personne d’autre le soin d’ouvrir les paquets chaque jour avec une assiduité qui lui a permis de ne pas laisser échapper la jeune Marie Darrieussecq et son premier roman Truismes.

 

Une chose est sûre : les personnes qui procèdent aux premières étapes de la sélection sont toujours surchargées de travail ce qui les contraint à adopter des méthodes leur permettant d’opérer des choix en très peu de temps. Donc, plus la présentation du manuscrit est confuse, bâclée, moins le manuscrit a de chances de passer cette première étape de sélection.

 

Ainsi présenté, et c'est assez paradoxal, il semble que la principale activité d’un éditeur n’est pas de publier, mais de refuser de publier. 

Alors pourquoi un roman est-il refusé ?

 

Plusieurs raisons à cela :

  • Votre roman n’est pas en adéquation avec la ligne éditoriale de la maison d’édition. Vous avez envoyé votre recueil de poèmes à un éditeur de SF (oui, je sais que je force le trait !) ;
  • Il n’est pas abouti et doit être retravaillé : votre écriture est banale, maladroite, bourrée de poncifs, votre récit manque de rythme, etc ;
  • Votre roman n’a pas emporté l’adhésion des différents membres du comité de lecture ;
  • L’histoire que vous racontez est datée : vous essayez de reproduire le best-seller de l'an passé pensant que votre livre sera forcément publié ;
  • Enfin, certaines maisons d’édition ne publient que très peu de livres par an et le vôtre arrive trop tard. Par exemple, les Éditions Héloïse d'Ormesson n'en publient qu'une petite vingtaine, voire moins.

 

Pour avoir une chance d’être publié, un écrivain doit avoir une voix, un autre regard qui saura surprendre.

Il faut créer une atmosphère, rendre votre roman particulier.

Ou comme le disait Marguerite Duras : « Avec les mots de tout le monde, écrire comme personne. »

 

Et comme l’erreur est humaine, l’histoire de l’édition est émaillée de quelques ratages savoureux.

Le premier qui vient à l’esprit est aussi le plus connu : pour ce qui n'était pas encore la maison Gallimard, mais le comptoir d'éditions de la NRF, André Gide refusa de publier Du côté de chez Swann, roman que Marcel Proust ira finalement publier à compte d’auteur chez Grasset. Julien Gracq, Louis-Ferdinand Céline, James Joyce font aussi partie des refusés de cette maison prestigieuse qui a su apprendre de ses erreurs, parvenant même à ramener dans son giron ces auteurs en rachetant tout le stock Grasset. Pour éviter ce genre de bévue dont le coût est exorbitant, Gallimard instaurera un comité de lecture. Le 1er sera composé de Gide, Larbaud, Fargue, Schlumberger, Rivière et évidemment, Gaston Gallimard.

Plus près de nous, Harry Potter à l’école des sorciers de J. K. Rowling a essuyé quatorze refus avant de devenir le succès que l’on sait et l’un des livres les plus vendus de tous les temps.

 

Alors, ne désespérez pas  et continuez de tremper votre plume à la fontaine de l'inspiration !


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