· 

L'art délicat de... écrire l'incipit

 

 

 

 

La première phrase doit frapper à la poitrine. Entrer dans la peau et serrer le cœur. Sous-entendre que rien ne sera plus jamais pareil. 

Colum McCann

Incipit vient du verbe latin incipere et signifie il commence. L’incipit désigne donc, en littérature et au sens strict, le début d’un texte, sa toute première phrase. On parle également de phrase-seuil ou, dans la presse, de chapeau, parfois écrit chapô.

Dans les faits, on a pris quelques libertés avec cette définition et, aujourd’hui, on entend par incipit les premières phrases, voire les premiers paragraphes qui vont engendrer le roman et modeler l’horizon d’attente du lecteur.

Justement, observez-le ce lecteur dans une bibliothèque ou une librairie. Observez-le prendre le livre, le retourner pour voir ce qu’annonce la 4e, l’ouvrir pour lire quelques lignes. Son choix se fait souvent sur cette toute première impression. Un incipit doit donc être pertinent et diablement efficace.

L’opinion que le lecteur va se faire de l’histoire est modelée par ces premiers mots qui vont lui donner un aperçu du style, de la qualité de l’écriture. Si votre roman ferre son lecteur dès ce moment, il agira de même sur les éditeurs, les blogueurs, les critiques. S’il faut attendre la cinquantième page pour que votre histoire devienne captivante, vous courez le risque que le lecteur lâche l’affaire. Encore que le roman Àsta de Jón Kalman Stefánsson paru récemment chez Grasset vienne démentir cette hypothèse !

On recense bien sûr plusieurs types d’incipit selon le but et l’effet recherchés par l’auteur. Mais il reste que les trois fonctions essentielles d’un incipit sont d’informer, intriguer, annoncer. Cette salve d’ouverture doit promettre au lecteur que rien n’est figé, que tout reste à découvrir. L’incipit est une porte que l’écrivain ouvre pour inviter le lecteur à pénétrer dans son univers.

Commençons par l'évidence. L’incipit statique plante le décor, campe les personnages, crée l'ambiance. Il suit le développement narratif attendu, sans brusquerie ni surprise, décrivant la situation initiale avant de faire intervenir l’élément déclencheur. Le décor peut naître d’une image vivace qui transporte le lecteur et qui restera ancrée en lui la lecture durant. Une phrase peut dresser le portrait du personnage avec lequel le lecteur va cheminer, lui faire saisir à qui il va avoir affaire.

 

L’incipit progressif, lui, distille les informations au compte-gouttes, en dit assez, sans en dire trop, laisse des pans entiers dans l’ombre pour titiller la curiosité du lecteur. Cet incipit qui intrigue est souvent celui qui ouvre les romans policiers, le lecteur est confronté à une énigme, une question qui reste pour l’instant sans réponse. Le mystère savamment entretenu fait qu’il est difficile de lâcher le roman avant d’en avoir trouvé la clef. 

 

L’incipit in media res plonge le lecteur au cœur de l’action, sans temps mort. L’exposition de la situation initiale est escamotée, différée. Un personnage en fuite, un dialogue entre deux personnages dont le lecteur ignore tout en sont de bons exemples, encore qu’ouvrir par un long dialogue est un exercice délicat. Rien n’est dit des personnages, du lieu, de l’époque. Le lecteur est jeté sans ménagement au beau milieu d’un récit qui commence souvent en pareil cas par une scène primordiale. L’argument est donné d’entrée de jeu. Si le lecteur est intéressé, il poursuivra sa lecture, sinon il reposera sans remords le livre sur l’étagère.

 

L’incipit suspensif diffère l’entrée en action en proposant une introduction à la lenteur étudiée, presque laborieuse, qui peut dérouter, voire rebuter le lecteur d’aujourd’hui plus habitué à une écriture cinématographique qui bannit les longueurs. Rares sont ceux qui goûtent de voir la généalogie des personnages, la description par le menu de leur cadre de vie, l'état de leurs relations s’étaler sur des pages et des pages.

 

Il arrive que l'auteur choisisse, ironiquement, de faire écho à un incipit célèbre, ainsi Jean-Pierre Martin fait-il un incipit en forme de clin d'oeil quand il paraphrase le début des Confessions pour son Real Book. Autopianographie (Éditions du Seuil, 2019) lorsqu'il écrit : « Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et dont l'exécution n'aura point d'imitateur.  Je veux montrer à mes semblables, dans toute la vérité de sa nature, un homme qui a tenté de faire "pianiste de jazz", et cet homme, ce sera moi. »

Bien sûr, cette première phrase méritera souvent d’être repensée, retravaillée, réécrite à la lumière du roman achevé. Certains auteurs, John Irving est de ceux-là, écrivent leur roman à rebours, connaissent la dernière phrase - l'explicit, alors qu’ils ignorent encore par quelle porte ils vont convier le lecteur à entrer. Cette première phrase, quelle que soit l’approche choisie, est la main tendue de l’auteur à son lecteur, auquel il murmure :

« Viens, fais-moi confiance, tu ne seras pas déçu. »

 

Pour aller plus loin, je vous conseille la lecture de La première phrase, 599 incipit ou façons d'ouvrir un livre d'Elsa Delachair, paru en 2018 dans la collection Le goût des mots aux Éditions Point.


Écrire commentaire

Commentaires: 0